• Einstein, le sexe et moi«C’est ce que j’aurais voulu dire à Julien Lepers : «<…> Je suis enfermé derrière un mur de politesse.  Attaché et bâillonné. Dans un monde sombre et silencieux, où seule pousse la colère. » *****

    Olivier Liron a été un candidat brillant de «Questions pour un champion» et c’est cette aventure qu’il nous raconte dans son délicieux roman «Einstein, le sexe et moi». A priori rien de bien exaltant, sauf qu’Olivier est autiste Asperger, docteur en lettres, et que son regard sur le monde n’est pas conventionnel, ce qui fait du récit d’une émission de télévision un petit bijou d’humour, de suspense, de tristesse et de révolte.

    D’humour tout d’abord, car je me suis surprise à m’esclaffer bruyamment à plusieurs reprises à la lecture de comparaisons ou d’images inattendues et/ou incongrues : «Quand j’étais petit, je pensais que Franco était l’équivalent de Hitler, mais avec le Christ et la paëlla en plus», «Julien Lepers <…> un crâne énorme posé sur un tronc courtaud et robuste. Comme un bonhomme de neige ou à la rigueur un brocoli» ou encore, à propos de ses premières tentatives sexuelles:«J’ai entrepris l’ascension de Claire par la face sud.» Il est à espérer que ladite Claire ait le sens de l'humour smile

    De suspense ensuite : on se prend au jeu, on essaie de répondre aux questions  –on a l’impression d’entendre la voix de Julien Lepers entre les lignes–, on en vient à souhaiter la défaite des autres candidats tant on s’attache à Olivier  –qui dresse par ailleurs un portrait savoureux de ses adversaires.

    De tristesse et de colère enfin : entre les étapes du jeu, Olivier se confie au lecteur de manière plus personnelle, il parle de sa «différence» et lève le voile sur les horreurs de l’enfance lorsque l’on n’entre pas dans le moule : «La joie, le vert paradis, la douceur de l’enfance, ça, désolé, on repassera, je n’ai pas connu. Cela restera à jamais pour moi incompréhensible, cette violence. <…> J’ai dans mes tripes la mémoire de la différence qu’on m’a apprise, qu’on a tatouée dans ma chair. » La solitude, le chagrin, la révolte sous-tendent le récit de la compétition, dont l'issue prend dès lors valeur de symbole.

    L’auteur est en outre féru de littérature, ce qui nous vaut de jolies références («je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant») et un bel hommage à la poésie qui sauve parfois les âmes tristes.

    Un petit OVNI du paysage littéraire et, vous l’aurez compris, une très jolie découverte en ce qui me concerne.


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  • «Les enfants contemplent le monde, ils se laissent imprégner par lui, ils ne le pensent pas, ils l’écoutent, ils le perçoivent.» ****

    C’est la démarche à laquelle nous invite Thierry Janssen dans son dernier livre, «Ecouter le silence à l’intérieur» : à l’instar des enfants, apprendre à (re)contempler les choses et les êtres sans le filtre du mental, ce bavardage incessant qui nous coupe de la vraie vie et se nourrit de nos angoisses et de nos conceptions souvent erronées. Ouvrir son cœur et laisser la place au silence intérieur, à la conscience pure, tels sont les mantras qui émaillent ce guide.

    Les concepts ne seront pas neufs pour ceux qui ont déjà lu Eckhart Tolle ou des ouvrages de méditation. «Ecouter le silence à l’intérieur» a cependant le mérite d’être tout à fait abordable pour un novice à la recherche d’un peu de quiétude dans le tumulte du monde : il s’agit en effet avant tout d’un témoignage de vie, l’évolution d’un homme en quête de sens en qui chacun peut se reconnaître à un moment ou l’autre de son parcours. Thierry Janssen se livre en toute simplicité, dévoilant même les côtés plus sombres de son expérience : ses difficultés d’enfant, les remises en question, la dépression parfois.

    L’ouvrage est divisé en 22 chapitres  («Apaiser l’ego», «Traverser la nuit noire de l’âme»…) se terminant chaque fois par un rappel des concepts et phrases- clés ainsi que par une «proposition», un exercice pour avancer dans la recherche de ce silence intérieur.  A cette recherche spirituelle vient se greffer un intérêt didactique puisque l’auteur nous rappelle l’étymologie de certains mots (crise, ascèse…) et partage son intérêt pour les autres cultures, notamment l’Egypte antique, qui «écoutait le monde au lieu de le penser». Il établit également des distinctions intéressantes : entre spiritualité, mysticisme et religion, entre le silence et la méditation de pleine conscience, entre sa démarche et le développement personnel (centré quant à lui sur l’ego).

    Il est difficile d’évaluer l’efficacité de ces enseignements après simple lecture, d’une part parce que le ressenti est personnel et d’autre part parce que c’est le genre de livre qui se «mûrit» et que l’on garde sur sa table de chevet pour s’y replonger de temps à autre. Ses plus grandes qualités sont certainement sa clarté (recours à des métaphores pour illustrer des concepts un peu abscons) et sa simplicité dans son invitation à davantage de profondeur dans un monde effréné et superficiel.

     

    Je remercie les éditions "L'iconoclaste" qui m'ont fait parvenir cet ouvrage en échange d'une critique honnête.

     

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  • “And you’ve heard the old proverb about ambition, haven’t you?” He shook his head. “That it’s like setting a ladder to the sky. A pointless waste of energy.” *****

    De l’ambition, le jeune Maurice Swift en a : il veut devenir un grand écrivain et remporter des prix littéraires. Il écrit d’ailleurs très bien mais est confronté à un problème sérieux  –plutôt gênant dans son cas : il n’a pas d’imagination. En effet, Maurice ne parvient à pas à créer une histoire mais il excelle par contre à raconter celles des autres et ne tarde pas à s’en rendre compte, d’autant plus que même s’il n’éprouve pas d’attirance sexuelle particulière, son physique avantageux facilite la prise de contact…

    L’occasion rêvée de gravir les échelons se présente en la personne de l’écrivain Erich Ackermann, rencontré à Berlin alors que Maurice travaille comme serveur. Le vieil homme s’entiche de Maurice au point d’en faire son assistant et surtout, de se laisser aller à des confidences dans un moment de faiblesse qu’il regrettera amèrement. Erich Ackermann a en effet commis un acte plus que répréhensible dans sa jeunesse et sans aucun remords, Maurice voit dans cette part sombre de son mentor son premier échelon vers le ciel…

    Avec la verve et l’esprit que l’on lui connaît, John Boyne dresse le portrait effarant d’un homme prêt à tout pour satisfaire ses ambitions : dénué de toute empathie et du moindre scrupule, Maurice Swift progresse dans le monde littéraire sans se retourner, peu soucieux de ceux qui ont eu le tort de l’aimer. J’ai craint à un moment que le roman ne devienne qu’un tableau du monde littéraire  –certes égratigné au passage– mais ce serait sans compter le talent narratif de John Boyne qui, contrairement à son (anti-)héros, est un maître de l’intrigue : la deuxième partie du roman était captivante au point que je l’ai lue presque d’une traite, tant était forte l’envie de voir jusqu’où irait ce personnage cynique, aussi exécrable que fascinant… et ce qu’il adviendrait de lui.  Certains chapitres commencent de manière tout à fait inoffensive, les signes avant-coureurs étant progressivement distillés pour créer un sentiment d’appréhension, et se terminent de manière effroyable.

    «A Ladder to the Sky» est non seulement le récit d’une ambition dévorante mais également un portrait sans concession du monde littéraire et une réflexion sur le processus créatif de l’écrivain. Une nouvelle réussite après «Le secret de Tristan Sadler» et «Les fureurs invisibles du cœur» et un auteur qui est l’une de mes découvertes coups de cœur de cette année.

     

    Du même auteur:

    Le secret de Tristan Sadler

    Les fureurs invisibles du coeur

     

       

     


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  • “This is the darkest story that I ever heard. And all my life I have labored not to tell it.” *****

    Cette histoire sombre, Ben Wade va pourtant se décider à nous la raconter, plusieurs décennies après les terribles événements qui ont secoué la petite ville sudiste de Choctaw. Car cette histoire est celle de Kelli Troy, son premier amour, et qu’on n’oublie jamais vraiment un premier amour. Mais aussi et surtout parce qu’un jour d’été 1962, sur le mont Crève-Cœur, Kelli a été victime d’un acte de violence innommable, dont Ben ne s’est jamais relevé.

    J’ai découvert Thomas H. Cook grâce à ce roman il y a une trentaine d’années et j’ai eu envie de le relire afin de voir si, à l’instar de «Au lieu-dit Noir-Etang» (du même auteur) et des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, le roman résisterait à l’épreuve du temps et à mon évolution en tant que lectrice.

    Ce fut bel et bien le cas, la prose lyrique de l’auteur et la puissance de l’histoire m’emportant une nouvelle fois dans un univers très sombre, dans lequel les passions dévastent plus qu’elles ne ravissent. Thomas H. Cook dépeint à merveille les tourments des adolescents en proie aux premières émotions amoureuses, dans une petite communauté rurale imprégnée de racisme, et l’impact de ce vécu sur les hommes et femmes qu’ils deviendront. Il utilise pour ce faire une langue soignée, empreinte de mélancolie, avec des images d’une grande justesse : un mot terrible tombe tel un corps lors d’une exécution  ("Then the word drops from me like a body through a hangman’s scaffold : nigger”), les souvenirs hantent le narrateur au point que sa mémoire semble être devenue le fantôme de la femme aimée ("<…> as rich and vital as if she were still fully alive and standing beside me, a voice so physically present that at times it seems as if my memory has become her ghost.").

    «Sur les hauteurs du mont Crève-Cœur» n’est pas qu’un «whodunnit» avec une fin surprenante mais également une histoire marquante à de multiples points de vue. Si l’on y retrouve les thèmes et la noirceur chers à l’auteur, le cadre lui confère en outre un cachet dramatique particulier : le nom du mont Crève-Cœur («Breakheart Hill») est un rappel des temps atroces de l’esclavage et c’est Kelli, jeune femme passionnée et indignée par le traitement réservé aux Noirs, qui révélera l’origine de ce nom…

    Un beau roman et un auteur que je vous recommande.

     

    Du même auteur:

    Au lieu-dit Noir-Etang 


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  • The Lost Man“At night, when the sky felt even bigger, he could almost imagine it was a million years ago and he was walking on the bottom of the sea. A million years ago when a million natural events still needed to occur, one after the other, to form this land as it lay in front of him now. A place where rivers flooded without rain and seashells fossilised a thousand miles from water and men who left their cars found themselves walking to their deaths.” *****

    Dans l’impitoyable désert australien, deux frères, Nathan et Bub Bright, se retrouvent près d’une tombe : le lieu-dit « stockman’s grave », là où un inconnu perdit la vie il y a près d’un siècle. Cette fois, ce n’est pas le corps d’un inconnu qu’ils trouvent à l’ombre de la sépulture mais celui de leur frère, Cameron, dont les dernières heures ont dû être un long calvaire sous le soleil du Queensland, sans eau et sans voiture, à des kilomètres de toute aide potentielle. Certes, Cameron était préoccupé ces derniers temps, mais aurait-il pu être désespéré au point d'aller volontairement à la rencontre d’une telle mort, en toute connaissance de cause ?

    Tout comme l’excellent «The Dry» («Canicule»), "The Lost Man" est un roman à suspense comme je les aime: pas d’actions ni de rebondissements spectaculaires mais une intrigue qui se dévoile lentement, des personnages faillibles, des secrets de famille, le tout baignant dans une atmosphère à la fois dépaysante et oppressante, au point de devenir presque un personnage à part entière. Quant au dénouement, je vous dirai simplement qu’il est glaçant et que je ne suis pas près de l’oublier…

    Un très bon moment de lecture que je vous recommande vivement.

    NB. Il n’est pas encore traduit en français. A défaut de pouvoir lire en anglais, je vous conseille «Canicule» du même auteur, qui est de la même veine.

     

    Du même auteur: 

    Canicule

     

     

     


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