• Né d'aucune femme«Les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde» *****

    Les mots de Franck Bouysse sont tout simplement sublimes et mesurent le monde avec une douloureuse âpreté, sans la moindre concession.

    J’avais lu tellement d’éloges à propos de ce livre que je craignais une déception à la hauteur de mes attentes mais il ne m’a fallu que quelques pages pour être absorbée dans ce roman puissant qui nous fait parfois lever les yeux, soit parce que les images évoquées sont insoutenables, soit parce que la beauté du style suscite l’admiration.

    Le récit est celui de Rose, qui a ressenti le besoin d’ «écrier» son tragique destin, du fin fond de l’asile où elle a été reléguée. C’est le prêtre Gabriel qui recevra ses carnets, alors qu’il doit bénir un cercueil dans lequel ils ont été cachés : il plonge alors avec horreur dans l’histoire de cette toute jeune fille devenue femme et mère dans des circonstances épouvantables.

    Vous aurez compris que c’est un roman très sombre  –heureusement non dépourvu d’un fragment de lumière–  qui dépeint la vie comme un intermède cruel entre deux néants, au point de donner envie à ceux qu’elle malmène d’ «entrer dans le rêve vide, et y rester pour toujours». Une œuvre littéraire forte et marquante que je vous recommande.


    votre commentaire
  • Tout cela je te le donneraiCoup de cœur *****

    "Il savait que l'écriture naissait de la nécessité, de l'incomplétude de l'âme, d'une faim et d'un froid intérieurs qu'elle seule est capable d'apaiser, provisoirement."

    Lorsque l’écrivain Manuel Ortega apprend la mort de son mari Alvaro dans un accident de la route, il ne se doute pas que son calvaire ne fait que commencer. Car non seulement il va devoir faire face à la mort d’un être cher mais également à tout un pan de l’existence de ce dernier qu’il ignorait : Alvaro était censé être à Barcelone et il est mort en Galice, là où il a grandi et connu le pire…

    Difficile d’en dire plus sans spoiler cette histoire terrible et magnifique à la fois, qui nous plonge dans les secrets familiaux d’une aristocratie glaçante et nous emmène dans le cadre dépaysant des régions viticoles d’Espagne. L’écriture est très belle, les personnages nuancés et le lecteur se voit emporté dans une saga qui prend parfois des allures de thriller littéraire. Il y est question d’amour, de deuil, de sacrifices, de renoncements, de cynisme absolu, de violence physique et psychologique… des thèmes universels parfaitement mis en scène et servis par une plume fine et agréable. En arrière-plan, l’influence profonde de l’Eglise catholique, mise en avant par cette phrase de Satan: «Tout cela je te le donnerai»…

    Vous aurez compris que je vous recommande vivement ce très beau roman et que j’ai hâte pour ma part de découvrir les autres œuvres de Dolores Redondo.


    votre commentaire
  • À ce soir« Je n’écris pas pour me souvenir. Je n’écris pas pour apaiser la douleur. Je sais depuis dix-sept ans que la douleur est et demeurera ma compagne. Je vis avec elle. Je la tiens en laisse. Quelquefois, elle me bouscule et me fait tomber. Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille. » *****

    Toute la force de ce récit court et poignant tient dans ces quelques lignes. À la suite d’un accident de voiture sans conséquences, Laure Adler éprouve le besoin de revenir sur la mort de son tout jeune enfant, Rémi, dix-sept ans auparavant. Une mort qualifiée de subite mais qui sera néanmoins précédée d’un long séjour à l’hôpital et d’une succession de périodes d’espoir et de moments difficiles jusqu’à la fin tragique.

    Laure Adler nous ouvre un peu la porte de la communauté qu’elle a rejointe lors du décès de son enfant  (« nous  –cette communauté désignée par le destin pour endurer la plus grande des injustices, cette tribu silencieuse et honteuse, sommes toujours écorchés vifs. Les blessures de nos mémoires sont toujours béantes. Quoi que nous fassions. ») et elle parvient à le faire avec douceur et délicatesse.

    «À ce soir» est le genre de récit qui pourrait aisément verser dans le pathos mais tel n’est pas le cas. Pas de détails sordides mais beaucoup de pudeur dans la narration du chagrin et de l’insoutenable. J’ajoute que ce n’est pas seulement un témoignage mais également une œuvre littéraire car l’auteur écrit très bien et pose des mots très justes sur sa douleur et sa relation avec l’enfant lors de sa courte vie. Elle nous parle également du «vivre après », lorsque les mots gravés sur le cadran d’une montre, «À ce soir», résonneront désormais comme une menace.

    Un livre court et émouvant qui parle avec beaucoup de finesse du plus terrible des deuils.

    Vous aimerez peut-être :

    Marie Darrieussecq, Tom est mort


    votre commentaire
  •  

    La femme en vertPrix Clé de verre 2003 du roman noir scandinave

    Prix CWA Gold Dagger 2005 (Grande-Bretagne)

    «Il remarqua qu’il s’agissait d’un os humain dès qu’il l’enleva des mains de l’enfant qui le mâchouillait, assis par terre.» *****

    Dès cette première phrase glaçante, le lecteur est emmené dans l’univers sombre d’Indridason, pour ne le quitter qu’une fois la dernière page tournée.

    Des ossements humains ont été trouvés enterrés sur la colline. L’enquête s’annonce difficile pour Erlendur, puisqu’il faudra plusieurs jours avant d’exhumer le squelette en entier et que par ailleurs, ce dernier date de plusieurs décennies. L’une ou l’autre piste cependant : la disparition mystérieuse, jamais élucidée, d’une jeune femme enceinte et l’existence d’une famille isolée qui aurait habité les lieux pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il y a aussi cette femme en vert que l’on voit souvent se promener près des groseilliers, seuls symboles de vie et de renaissance dans cette terre austère…

    En alternance avec l’enquête et l’histoire personnelle, souvent douloureuse, d’Erlendur, l’auteur nous plonge dans un autre récit, violent et implacable. L’histoire d’une femme dont on ne prononce pas le nom  -peut-être pour souligner son universalité ?-  et d’un homme que nous ne connaissons que par le sobriquet que lui ont donné ses enfants, Grimur. Des enfants terrorisés, plongés comme leur mère dans l’enfer d’une violence conjugale tant physique que psychologique.

     

    L’histoire est prenante, voire impossible à lâcher durant les derniers chapitres tant l’on a hâte de découvrir à qui appartient ce squelette  –qui, comble de l’horreur gothique, a encore une main tendue vers le ciel… Le style est sobre et percutant, parfaitement adapté à l’atmosphère de la terre d’Islande et à la violence imprégnant le récit. Un roman que j’ai relu avec autant d’intérêt que la première fois   -le mot «plaisir» me paraît un peu déplacé-   et que je vous conseille si vous êtes à la recherche d’un bon polar nordique.

     

    Du même auteur:

    Hiver arctique

     

     


    votre commentaire
  •  

    Mille petits riens«Je me représente le monde comme un puzzle géant… Que se passerait-il si on avait une forme qui ne rentre pas dedans ? Et si le seul moyen de survivre consistait à s’automutiler, à arrondir ses contours, poncer ses angles, se transformer en profondeur afin de pouvoir s’emboîter dans les autres pièces ?» *****

    Ces propos sont ceux de Ruth Jefferson, infirmière dans le service maternité d’un hôpital. Elle est appréciée de tous et élève seule son fils depuis la mort de son mari en Afghanistan. Un seul bémol : Ruth est noire. Et même dans l’Amérique d’Obama, rien n’a vraiment changé pour les personnes de couleur et il suffit parfois d’une rencontre pour qu’une vie bien rangée se transforme en cauchemar. Lorsque le chemin de Ruth croise celui d’un couple de suprémacistes blancs sur le point de devenir parents, elle est loin de se douter de ce qui l’attend et de la situation cornélienne à laquelle elle va être confrontée…

    «Mille petits riens»  («Small Great Things») est un roman qui doit son titre à une citation de Martin Luther King («Si vous ne pouvez pas faire de grandes choses, faites de petites choses de manière grandiose»). Il s’agit d’une lecture fluide, empreinte d’humanité, et qui a le mérite d’aborder la question raciale aux Etats-Unis de manière fine et nuancée. La narration est assurée par Ruth, par Turk (le père du bébé) et par l’avocate de la défense, alternance qui rend la lecture prenante  –en particulier le procès– et donne un éclairage intéressant sur les différents points de vue. L’un des mérites de ce livre est notamment d’amener une réflexion sur le racisme passif, celui qui, loin des outrances des racistes actifs qui crachent leur haine, mine presque autant tout un pan de la communauté américaine. La postface du livre est particulièrement intéressante quant au cheminement de l’auteure dans sa décision d’écrire sur ce sujet qui la touchait.

    Une lecture à la fois grave par le sujet et plaisante par sa fluidité et que je vous recommande.

     


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique