• D'après une histoire vraieJeu de miroirs ****

    Prix Renaudot 2015

    Prix Goncourt des Lycéens

    « De certains mots, de certains regards, on ne guérit pas. Malgré le temps qui passe, malgré la douceur d’autres mots et d’autres regards. »

    Ce roman de Delphine de Vigan est difficile à cataloguer car très particulier et en tout cas très différent de ceux que j’avais pu lire précédemment, « Les heures souterraines » et « Rien ne s’oppose à la nuit ». « D’après une histoire vraie » tient en effet à la fois du roman à suspense, avec un clin d’œil appuyé à « Misery » de Stephen King, et de la réflexion sur le vertige de la page blanche, tout se jouant du lecteur avec subtilité, jusqu’à la toute dernière ligne : quelle est la part de vérité et de fiction dans ce qu’il vient de lire ?

    La narratrice, Delphine, est un écrivain en manque d’inspiration après la publication d’un livre très personnel sur sa famille, publication dont elle n’avait pas imaginé l’impact et qui lui vaut en outre de recevoir des lettres de menace. Elle a l’impression terrifiante d’avoir écrit son dernier livre, comme si plus rien n’était possible après un tel roman : « Un livre au-delà duquel il n’y avait rien, au-delà duquel rien ne pouvait s’écrire. Le livre avait bouclé la boucle, brisé l’alchimie, mis un terme à l’élan ».

    C’est alors qu’une inconnue, L., entre dans sa vie : une amitié naissante qui prend de plus en plus de place mais acceptée avec reconnaissance par Delphine, qui doit faire face à la fois au départ de ses grands enfants de la maison et à ses interrogations d’écrivain. L. profite de la fragilité de Delphine pour imposer peu à peu une étrange relation vampirisante dont les motivations restent difficiles à déceler…

    Ce livre est intéressant par les multiples questions qu’il soulève. Le thème de la véracité de la fiction est abordé à de nombreuses reprises : «L’écriture doit être une recherche de vérité, sinon elle n’est rien. <…> Il n’y a d’écriture que l’écriture de soi. < …>  Ils <les lecteurs> veulent savoir de quoi tu es faite, d’où tu viens. Quelle violence a engendré l’écrivain que tu es.» Les ressemblances avec l’auteur sont bien sûr volontaires : le prénom, le compagnon, François, les romans publiés auxquels il est fait référence : l’on ne peut dès lors que se demander si Delphine a réellement vécu ce qu’elle raconte, ou si au contraire il s’agit d’une mise en abyme particulièrement réussie où L. elle-même serait un personnage de fiction…

    Je pense que ceux qui s’attendent à un roman à suspense palpitant resteront sur leur faim et j’ai eu l’occasion de lire plusieurs réactions mitigées de lecteurs surpris et déçus. J’ai quant à moi trouvé la thématique intéressante : l’installation d’une relation toxique mais aussi, plus largement, l’angoisse de l’écrivain ainsi que la relation entre lui et son lecteur, entre la vérité et la fiction. Une écriture fluide et plaisante et une oeuvre qui mérite que l'on s'y arrête. 


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  • Last Seen Alive

    "I'm already starting to think like a criminal. Was I seen at the bottom of the garden among the weeds and overgrown grass? Was I seen killing my husband?"

    ****

    Alors que Libby Hall et son mari Jamie  viennent de connaître des moments difficiles, une opportunité unique se présente : un séjour dans une magnifique demeure en Cornouailles, séjour qui aura l’avantage de ne rien leur coûter puisqu’il s’effectuerait dans le cadre d’un échange. Echange peu équitable, certes, vu qu’ils n’ont à offrir que leur petit appartement de Bath, mais qui intéresse néanmoins l’autre couple, Philip et Tara Heywood: ils doivent en effet résider à Bath pendant que leur petite fille subit une grave opération.

    Mais bien sûr, pour le plus grand bonheur des lecteurs, tout ne se passe pas comme prévu… La maison est magnifique, certes, et l’endroit idyllique, mais Libby commence à ressentir d’étranges craintes, dont on ne sait trop si elles doivent être attribuées à une éventuelle paranoïa dans son chef ou si elles sont fondées. Les incidents s’accumulent cependant, l'isolement devient plus menaçant qu'appréciable et les Hall ne sont que trop contents de réintégrer leur appartement de Bath… qu’ils ont laissé à des inconnus pendant ces quelques jours.

    «Last Seen Alive» est un roman très agréable à lire, très prenant aussi, dans la veine de «Gone Girl» et «I Let You Go» : les événements du passé de Libby sont suggérés peu à peu (notamment un voyage en Thaïlande avec une amie… qui n’a plus donné signe de vie depuis lors) et les trois parties distinctes (Cornouailles, Thaïlande et Bath) comportent des changements de perspectives qui assurent un suspense et des rebondissements permanents  -à mon sens, le récit constituerait d’ailleurs une excellente base de scénario pour un film.

    Certaines situations ou coïncidences sont parfois peu crédibles, il faut le reconnaître, et la fin un peu trop abrupte à mon goût, mais cela n’a aucunement gêné mon plaisir de lecture et je vous recommande ce livre si vous être à la recherche d’un bon roman à suspense sans prétention, qui se lit de manière fluide et sans temps mort. 

     


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  • Quelques nouvelles sympathiques en attendant... ***

    Je préfère habituellement les romans aux nouvelles pour leur capacité à aller davantage en profondeur et à être plus nuancés mais ayant apprécié, voire adoré, la plupart des livres de Michel Bussi, je me suis réjouie à la perspective de découvrir « T’en souviens-tu, mon Anaïs ? ».

    L’ouvrage se compose de quatre nouvelles se déroulant tantôt en Normandie, tantôt à la Réunion, très différentes les unes des autres. La première a donné son titre au recueil («T’en souviens-tu, mon Anaïs ?», extrait d’une chanson d’Hubert-Félix Thiéfaine) et se déroule dans le petit village de Veules-les-Roses, sur les traces de l’actrice Anaïs Aubert et même du grand Victor Hugo. Elle est suivie de trois autres récits : «L’armoire normande», où nous suivons les aventures d’un couple de citadins dans un gîte, «Vie de grenier», dans lequel un écrivain est troublé par un étal de brocante à tout le moins surprenant, et enfin «Une fugue au paradis», qui revient sur une mort mystérieuse lors de la nuit du Nouvel An.

     

    Le livre se lit vite et sans temps mort et il est évident que dans un concours de nouvelles, je lui aurais accordé une place de choix en trouvant l’auteur très prometteur. Venant de Michel Bussi, celui-là même qui m’a ravie avec «Un avion sans elle» et «Nymphéas noirs», je ne peux m’empêcher d’être déçue et de rester sur ma faim. Cela étant, ces quelques nouvelles sympathiques vous feront cependant probablement passer un bon moment en attendant un prochain roman de l’auteur…


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    Son frère

    La douleur et la mer ****

    « Je croyais que la mort survenait toujours en hiver, qu’il lui fallait le froid, la grisaille, une sorte de désolation, que c’est seulement ainsi qu’elle pouvait se sentir sur son terrain. Je découvre qu’elle peut tout aussi bien exercer sa besogne en plein soleil, en pleine lumière. »

    Le narrateur découvre également qu’elle peut frapper en pleine jeunesse, puisqu’il apprend que son frère Thomas souffre d’une maladie du sang qui lui sera plus que probablement fatale.

    Thomas a choisi de venir mourir dans la maison familiale de vacances, à l’île de Ré, et devient dès lors « la totalité du monde » pour Lucas. L’occasion pour ce dernier de revenir sur leur enfance, les jours heureux, le déchirement familial inévitable suite à la maladie (ce moment terrible où le père regrette que ce ne soit pas l’autre fils qui soit frappé…), les jours d’hôpital, et surtout l’amour fraternel intense, thème principal du roman : « ce lien pur, dévastateur, où nul autre n’a sa place, à nul autre pareil, <...> cette intimité sur laquelle aucune enchère n’est possible ».

    « Son frère » présente toutes les qualités que j’ai déjà pu apprécier dans les autres romans de Philippe Besson : une écriture belle et fluide, teintée de nostalgie et de sensibilité, une atmosphère particulière  -celle de fin de saison, de fin de vie aussi-, des êtres vulnérables et touchants. En filigrane, d’autres personnages à part entière du récit : la douleur (« pure comme peuvent l’être certains diamants <…> on est seul avec cette pureté-là, cette blancheur insoutenable de la douleur »)  et la mer (« Il faut être saisi de cette merveilleuse obsession qu’est la mer pour comprendre ce que je raconte. <…> Le plus souvent, je vis sans la mer, je vis loin d’elle, elle ne m’est redonnée qu’aux  beaux jours, resplendissant sous le soleil, et elle demeure pour moi un accident, un événement magnifique, une donnée extraordinaire à laquelle je ne m’habitue pas. Elle est un éblouissement toujours recommencé. »).

    Un roman court mais intense, qui traite avec pudeur de thèmes essentiels et universels et qui n’est pas sans rappeler « Les jours fragiles », où l’auteur abordait les derniers jours d’Arthur Rimbaud dans cette même perspective fraternelle : une lecture empreinte de tristesse et d’amour à laquelle j’ai été sensible et que je vous recommande.

     

    Du même auteur:

    Arrête avec tes mensonges

    Se résoudre aux adieux

    Les jours fragiles

    Un homme accidentel


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  • Ces rêves qu'on piétineVoyage au bout de la folie*****

     

    Car c’est au cœur de la folie d’une femme, Magda Goebbels, que nous plonge ce fabuleux roman de Sébastien Spitzer. Un récit dur, sans concession, qui nous fait vivre les derniers jours du Troisième Reich en s’articulant sur plusieurs destins.

    Celui de Magda, bien sûr, dont nous suivons l’ascension aux côtés de « l’âme damnée de Hitler », de sa jeunesse jusqu’aux derniers jours tragiques dans le bunker, lorsqu’elle devient Médée dans une scène d’une précision glaçante.  Magda, « née Maria Magdalena, comme la putain dans la Bible, la pute du roi des Juifs», hantée par le souvenir de Viktor mais surtout « par la honte d’avoir aimé ce Juif », ne reculera pourtant devant rien pour devenir la « dernière grande dame », celle dont l’histoire se souviendra. Fascinée par Adolf au point de donner à ses sept enfants des prénoms commençant par la lettre « H », elle incarne à la perfection cette atroce folie qui dévasta le milieu du XXe siècle.

    L’auteur alterne l’histoire de Magda avec celle de quelques survivants des camps dans une dernière marche vers la mort ou vers la liberté. Car le calvaire n’est pas terminé : « Mais il y a pire encore. Le blâme et l’opprobre au sein des prisonniers, le refus de la solidarité quand tout se tient là. Le dos tourné des survivants est bien plus douloureux que le mal des bourreaux. »  

    Les scènes sont âpres, que ce soit cette grange de Gardelegen  remplie d’hommes, de femmes et d’enfants à laquelle on mettra le feu, ou le parcours de cette petite fille née dans les camps et qui voit mourir ceux qui l’accompagnent. « Je souffre, donc je suis. C’est la maxime des prisonniers. », et pourtant au cœur de cette souffrance, ils parviennent encore à s’accrocher à ce qui est beau : « Aimé profite de cette vision du ciel, le plus beau des spectacles, celui des matins et des soirs répétés, du soleil qui réchauffe, des chants de la nature, des trilles liquides du chardonneret, des miaulements longs de la  buse. »

    En filigrane de ces récits, la thématique du devoir de mémoire, symbolisée par ce rouleau de cuir qui passe d’un survivant à l’autre : des lettres bouleversantes écrites à sa fille silencieuse par Richard Friedländer, le père adoptif de Magda, celui qui l’a portée sur ses épaules et qui se meurt dans un camp de concentration. Dans le miracle de cette transmission, le cri de ceux qui ne veulent pas être oubliés : « Je vais mourir. Et beaucoup d’autres mourront comme moi. Vous avez laissé faire. Je jure que je crèverai le voile de vos mystères, de vos hontes cachées, de votre ignominie <…> Je porte le nom de mon peuple. Je suis le Juif Markus Katz. Et je serai votre chat noir, celui qui hantera le reste de vos nuits, puisque vous possédez le jour. <…> Vous n’effacerez jamais la mémoire de nos pères. »

    « Ces rêves qu’on piétine »  -référence à un vers de Yeats, « Marche doucement, car tu marches sur mes rêves. »-  est un roman puissant. Par son thème, bien sûr, qui ne peut laisser indifférent, par son écriture magnifique mais aussi par un subtil mélange de vérité et de fiction. Ainsi qu’il l’explique dans sa postface, l’auteur a fourni un solide travail de recherche mais il a également inventé certaines parties, telles les lettres de Richard Friedländer : les personnages historiques y côtoient les êtres de papier, pour une alliance très réussie et une lecture bouleversante que je vous conseille vivement.

     

     

     

     

     


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