• Ces rêves qu'on piétine

    Ces rêves qu'on piétineVoyage au bout de la folie*****

     

    Car c’est au cœur de la folie d’une femme, Magda Goebbels, que nous plonge ce fabuleux roman de Sébastien Spitzer. Un récit dur, sans concession, qui nous fait vivre les derniers jours du Troisième Reich en s’articulant sur plusieurs destins.

    Celui de Magda, bien sûr, dont nous suivons l’ascension aux côtés de « l’âme damnée de Hitler », de sa jeunesse jusqu’aux derniers jours tragiques dans le bunker, lorsqu’elle devient Médée dans une scène d’une précision glaçante.  Magda, « née Maria Magdalena, comme la putain dans la Bible, la pute du roi des Juifs», hantée par le souvenir de Viktor mais surtout « par la honte d’avoir aimé ce Juif », ne reculera pourtant devant rien pour devenir la « dernière grande dame », celle dont l’histoire se souviendra. Fascinée par Adolf au point de donner à ses sept enfants des prénoms commençant par la lettre « H », elle incarne à la perfection cette atroce folie qui dévasta le milieu du XXe siècle.

    L’auteur alterne l’histoire de Magda avec celle de quelques survivants des camps dans une dernière marche vers la mort ou vers la liberté. Car le calvaire n’est pas terminé : « Mais il y a pire encore. Le blâme et l’opprobre au sein des prisonniers, le refus de la solidarité quand tout se tient là. Le dos tourné des survivants est bien plus douloureux que le mal des bourreaux. »  

    Les scènes sont âpres, que ce soit cette grange de Gardelegen  remplie d’hommes, de femmes et d’enfants à laquelle on mettra le feu, ou le parcours de cette petite fille née dans les camps et qui voit mourir ceux qui l’accompagnent. « Je souffre, donc je suis. C’est la maxime des prisonniers. », et pourtant au cœur de cette souffrance, ils parviennent encore à s’accrocher à ce qui est beau : « Aimé profite de cette vision du ciel, le plus beau des spectacles, celui des matins et des soirs répétés, du soleil qui réchauffe, des chants de la nature, des trilles liquides du chardonneret, des miaulements longs de la  buse. »

    En filigrane de ces récits, la thématique du devoir de mémoire, symbolisée par ce rouleau de cuir qui passe d’un survivant à l’autre : des lettres bouleversantes écrites à sa fille silencieuse par Richard Friedländer, le père adoptif de Magda, celui qui l’a portée sur ses épaules et qui se meurt dans un camp de concentration. Dans le miracle de cette transmission, le cri de ceux qui ne veulent pas être oubliés : « Je vais mourir. Et beaucoup d’autres mourront comme moi. Vous avez laissé faire. Je jure que je crèverai le voile de vos mystères, de vos hontes cachées, de votre ignominie <…> Je porte le nom de mon peuple. Je suis le Juif Markus Katz. Et je serai votre chat noir, celui qui hantera le reste de vos nuits, puisque vous possédez le jour. <…> Vous n’effacerez jamais la mémoire de nos pères. »

    « Ces rêves qu’on piétine »  -référence à un vers de Yeats, « Marche doucement, car tu marches sur mes rêves. »-  est un roman puissant. Par son thème, bien sûr, qui ne peut laisser indifférent, par son écriture magnifique mais aussi par un subtil mélange de vérité et de fiction. Ainsi qu’il l’explique dans sa postface, l’auteur a fourni un solide travail de recherche mais il a également inventé certaines parties, telles les lettres de Richard Friedländer : les personnages historiques y côtoient les êtres de papier, pour une alliance très réussie et une lecture bouleversante que je vous conseille vivement.

     

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Samedi 6 Janvier à 19:01
    Fanny
    Je suis en plein dedans! Je suis happée !
      • Samedi 6 Janvier à 20:02

        Vous verrez, il est excellent jusqu'aux dernières pages... smile

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