• Les choses humainesZone grise ****

    «Vivre, c’est s’habituer à revoir ses prétentions à la baisse. »

    Claire et Jean Farel semblent avoir ce que l’on appelle communément «tout pour être heureux» : il est un journaliste politique à succès, elle est une célèbre essayiste sensible à la cause des femmes. Quant à leur fils unique Alexandre, il semble promis à un avenir tout aussi brillant à l’université de Stanford. Si le mariage de Jean et de Claire vit ses derniers moments, leur séparation n’est cependant rien en comparaison du drame qui les attend : une accusation de viol va en effet faire vaciller leur existence bien rodée et voler en éclats toutes leurs certitudes.

    «Les choses humaines» est un portrait du monde peu reluisant des coulisses du pouvoir, avec ses enjeux et ses mesquineries, mais la question au centre de ce roman est celle de la « zone grise » et du consentement  -ou de l’absence, terrible, de celui-ci. Quand s’arrête le bizutage et où commence le viol, avec quelle force et avec quels gestes une femme doit-elle dire non pour que la violence qui lui est faite soit punissable et reconnue comme telle par la société ?

    C’est une histoire simple et complexe à la fois que nous narre Karine Tuil : simplicité d’un drame hélas ordinaire et complexité de ses conséquences émotionnelles. «Vingt minutes d’action» pour des vies brisées mais combien de vies et à quel point… telle est toute la question à l’issue de ce roman dont personne ne peut sortir vainqueur.

    Des «choses humaines» qu’il n’est jamais superflu de découvrir en ces temps où la parole des femmes se libère enfin.

     

    Vous aimerez peut-être :

    Vanessa Springora, Le consentement

     


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  • La disparue de l'île Monsin

    "Longtemps après, quand il se remémora cette soudaine apparition, il se demanda ce qui lui avait fait pressentir sur-le-champ qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire, bien qu'il ne pût imaginer que toute sa vie serait bouleversée." ****

    C’est toujours avec plaisir que je découvre le nouveau roman d’Armel Job et je le remercie, ainsi que son attachée de presse, de m’avoir fait découvrir «La disparue de l’île Monsin» en avant-première.

    L’histoire en quelques mots… En janvier 2011, la région liégeoise était bouleversée par un fait divers dramatique, la noyade de deux petites filles et la mort d’un pompier qui tentait de retrouver les corps. Un fragment tragique de réalité qui vient faire incursion dans la trame imaginée par l’auteur : un an plus tard, une jeune femme, Eva, est aperçue au pont-barrage de l’île Monsin, prête à se jeter à l’eau, avant de disparaître mystérieusement. Que faisait-elle à cet endroit, au cœur de l’hiver, et surtout qu’est-elle devenue après avoir été prise en charge par un loueur de pianos qui passait par là et qui, pour son malheur, est la dernière personne qui l’a vue ?

    Les amateurs retrouveront les caractéristiques propres aux romans d’Armel Job : la couleur locale (les Liégeois reconnaîtront au passage bien des noms familiers), des expressions tantôt savoureuses, tantôt cyniques, et une galerie de personnages aux vies moins ordinaires qu’elles ne le paraissent de prime abord. Chacun y a ses petits ou grands secrets, ses rêves perdus, ses remords cachés, et au fil de l’histoire, c’est celle d’Eva qui se construit sous nos yeux, de l’adolescente au corps parfait de gymnaste à la femme qui disparaît sans laisser de traces, avec en filigrane un événement qui ne l’a pas laissée indemne.

    Un roman très agréable à lire et que je vous recommande.

     

    Du même auteur:

    En son absence

    Helena Vannek

    Et je serai toujours aec toi

    Une drôle de fille

    Une femme que j'aimais

    Loin des mosquées

    Tu ne jugeras point


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  • Le consentement«Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence: prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre.» *****

    Je me méfie souvent des buzz médiatiques en littérature, ces derniers créant des attentes souvent déçues. Je me suis pourtant laissé tenter par « Le consentement », curieuse de voir comment ce sujet allait être traité par une romancière pour qui ce n’était hélas pas une fiction.

    L’histoire se résume à peu de chose et est déjà connue de la plupart des lecteurs en raison des remous qu’elle a provoqués : la liaison entre l’écrivain Gabriel Matzneff, alors âgé de cinquante ans, et la jeune Vanessa, quatorze ans à peine… le plus surprenant étant sans doute que ces remous apparaissent seulement maintenant, à la publication du livre de Vanessa Springora, et non à l’époque des faits.

    Un tel sujet pourrait aisément prêter à de l’impudeur ou à du pathos mais il n’en est rien. Vanessa Springora lève le voile sur son traumatisme avec délicatesse et retenue, revenant de manière cathartique sur la naissance de sa liaison dangereuse (euphémisme) et sur les ondes de choc subies des années plus tard, alors que le pathétique écrivain tente de garder une quelconque emprise sur elle.

    Cet ouvrage a été pour moi à la fois choquant et édifiant. Choquant par le cynisme de son protagoniste, qui n’a de cesse de se donner le beau rôle, que ce soit lorsqu’il s’agit de déflorer des toutes jeunes filles ou d’aller à la recherche de «culs frais» (sic) dans les rues de Manille. Edifiant par ce qu’il révèle du laxisme de la société de l’époque envers de tels agissements. Gabriel Matzneff ne faisait nullement mystère de ses penchants pervers et personne ne trouvait rien à redire lorsqu’il publiait le récit de ses expériences nauséabondes : alors qu’il était accueilli dans une célèbre émission littéraire, seule l’auteure canadienne Denise Bombardier avait eu le courage de s’insurger contre ces pratiques, ainsi que le rappelle Vanessa Springora.

    Le roman de Vanessa Springora est important à plus d’un titre. D’une part, au niveau personnel, il s’agit certainement d’une catharsis devenue indispensable après des années de lutte contre les fantômes. D’autre part, de manière plus générale, il est symptomatique de notre époque et de la parole enfin libérée des femmes. Il souligne également de manière nuancée la question délicate du prétendu consentement et de la culpabilité ressentie par la victime. Enfin, il pose cette question interpellante face à l’impunité des artistes à qui l’on permet ce qui ne serait pas accepté  –à juste titre– chez le commun des mortels : «En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité. La littérature excuse-t-elle tout ?»

    Eh bien non, elle n’excuse même rien et un pédophile reste un pédophile, point barre. Il suffit pour s’en convaincre de lire ce roman en gardant à l’esprit que ce n’est pas une fiction  –ce serait tellement plus confortable pour le lecteur que ce ne soit qu’une histoire de papier– et que la souffrance de la femme qui a vécu les faits au point de parfois sombrer est bien réelle. Un roman bien écrit, à la fois court et fort, que je vous recommande.


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    «C’était tout de même pas si difficile que ça de mourir. Quelque chose qu’il fallait faire un jour ou l’autre. Ça ne devait pas faire bien mal, vingt centimètres de lame froide dans le ventre.» ***

    C’est de cette manière glaçante que débute le roman de Franck Bouysse «Oxymort». Un roman noir et froid, ainsi que le laissent présager le titre et l’introduction, et que je me réjouissais de découvrir après l’excellent «Né d’aucune femme », l’une de mes lectures marquantes de cette année 2019.

    L’intrigue en quelques mots tout d’abord… Un homme se retrouve enfermé dans une cave pour une raison qu’il ignore, aux mains d’un bourreau qu’il ne connaît pas et qu’il semble se jouer de lui. Le talent littéraire de l’auteur permet au lecteur de partager de manière très réaliste la terreur de l’otage : la faim, le froid, l’angoisse, l’incompréhension, l’atrocité de la détention, les détails macabres… rien ne nous est épargné. Au milieu du chaos, quelques incursions dans la réalité d’avant, celle du collège où il enseigne et surtout la jolie Lilly, qui illumine sa vie depuis quelques semaines.

    Je termine cette lecture avec un sentiment mitigé, celui d’avoir lu un ouvrage de qualité tout en restant sur ma faim.  D’une part, le talent de Franck Bouysse est incontestable et même si elle n’a pas suscité chez moi le même émerveillement qu’à la lecture de «Né d’aucune femme», l’écriture de cet ouvrage, antérieur de quelques années, est plus que prometteuse. Le suspense est bien présent et les sensations parfaitement transmises, ainsi que je l’ai signalé ci-dessus. Enfin, on est loin des romans policiers formatés et insipides dont nous sommes inondés.

    D’autre part, j’ai eu en refermant ce livre un sentiment de trop peu. J’attendais davantage de développement dans la résolution du mystère, davantage de surprise aussi peut-être. Une intrigue parallèle, focalisée sur une collègue de Louis, laisse présager des choses qui ne sont que suggérées  –sans doute à dessein mais j’aurais aimé en savoir plus.

    Un roman court et bien écrit, très sombre, et qui à défaut de m’avoir éblouie me donne en tout cas envie de poursuivre ma découverte des romans de Franck Bouysse.

     

    Du même auteur: 

    Né d'aucune femme


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  • Underground Railroad

    Prix Pulitzer

    National Book Award

    «Une insurrection à elle toute seule. Elle sourit un moment, avant que la réalité de sa nouvelle cellule ne reprenne ses droits. Elle grattait entre quatre murs comme un rat. Aux champs, sous terre ou dans un grenier, l’Amérique restait sa geôlière.»*****

    C’est effectivement une Amérique geôlière que Colson Whitehead nous décrit dans son fabuleux roman «Underground Railroad» : celle de l’esclavage, dans toute son abjection, baignée de fascisme et d’eugénisme.

    Une note d’espoir cependant dans la noirceur des champs de coton ensanglantés : un chemin de fer souterrain, qui permet aux esclaves en fuite de gagner les états du nord. C’est ce chemin que va tenter de rejoindre la jeune Cora, seize ans à peine, esclave dans une plantation de Géorgie. Une voie pour laquelle sa propre mère l’a abandonnée, sans jamais chercher à la revoir.

    Il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans ce livre, peut-être parce que je le lisais de manière morcelée, mais j’ai poursuivi ma lecture sur les conseils d’une amie enthousiaste et je ne l’ai pas regretté. Une fois l’histoire mise en place, le lecteur suit l’odyssée de Cora avec un mélange d’espoir, de révolte et de compassion, se prenant à retenir son souffle avec elle aux moments les plus sombres de la traque dont elle est victime.

    «Underground Railroad» est un récit âpre et cruel, qui restitue sans fioriture, de manière à la fois brute et brutale, la réalité sociétale de l’Amérique du 19ème siècle et nous rappelle à quel point l’homme peut être déshumanisé pour peu que le contexte soit favorable.  Un roman intéressant tant du point de vue humain qu’historique et que je vous recommande.


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