• Une drôle de fille«Le destin n’est pas une puissance occulte. Ce peut être tout simplement une dame bien mise en imperméable beige qui entre dans une boulangerie un samedi matin. Elle-même ignore qu’elle s’apprête à ruiner la vie de personnes contre lesquelles elle ne nourrit aucun noir dessein. Elle a franchi le seuil avec les meilleures intentions du monde. Si elle savait sur quel gouffre ce seuil bée, n’en doutons pas, elle quitterait les lieux aussitôt.» ****

    Car madame Vandelamalle n’a aucune mauvaise intention lorsqu’elle demande à Ruben et Gilda Borj d’engager une jeune orpheline de guerre, Josée, en tant qu’apprentie dans leur boulangerie, bien au contraire. Certes, Josée est un peu simplette et même épileptique, mais elle est charmante, elle sait compter et elle sera une compagnie agréable pour la fille des Borj, Astrid. Elle chante en outre divinement bien  –ce qui lui vaudra d’être remarquée à la chorale lors de la messe de minuit et de déclencher ainsi des événements inattendus.

    «Une drôle de fille» plonge son lecteur au sein d’une famille de province en apparence banale mais qui, comme toutes les familles ordinaires, a son lot de secrets, de rancoeurs et de non-dits : un mélange explosif auquel il suffit parfois d’une étincelle. Et comme tout bon village qui se respecte, Marfort a son serpent, la rumeur, qui profite de la moindre brèche pour instiller son venin…

    Les habitués d’Armel Job retrouveront le style qui le caractérise, avec ses expressions savoureuses («sinon elle va basculer sur le côté et il passera la nuit à l’hôtel du cul tourné»), ses clins d’œil aux accents du terroir («au lieu de «maintenant», elle a prononcé quelque chose comme «métnau») et ses touches d’humour («chez un clerc frais émoulu du séminaire, une cohorte de jeunes vierges sans doute n’éveillait pas que des élans mystiques»). Mais aussi  une observation très juste de l’âme humaine et des réflexions profondes, que l’on a envie de noter pour s’en souvenir : «le pire mal, c’est celui qu’on fait à ceux qui ne peuvent pas se défendre parce qu’ils ne voient même pas que c’est mal»  ou encore «Les moments de grand bonheur sont si rares dans la vie qu’on les compterait sur les doigts d’une main. Après, lorsqu’on en recherche le souvenir, le plus souvent, ils se dérobent, ils n’en rétrocèdent que le regret. Pour qu’ils reprennent vie vraiment, il faut une coïncidence miraculeuse ou la puissance de certains rêves. Alors, parfois, on peut retrouver jusque dans sa chair les émotions enivrantes éprouvées dans ces jours heureux.»

    Je remercie monsieur Armel Job d’avoir eu la gentillesse de me faire parvenir ce roman, que je vous recommande sans hésiter.

     


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  • Torrents«Je me suis rappelé ce silence après que les événements eurent dérapé. J’ai fini par y entendre les premières traces de sa culpabilité. Le silence est dangereux dès qu’on se met à l’écouter.» ****

    Lorsque la crue d’un torrent charrie les membres dépecés de deux jeunes femmes, la police ne tarde pas à découvrir un suspect de choix : Pierre Neyrat, chirurgien à Fontmile. Et pour cause : l’une des victimes est la petite amie de son fils François, disparue il y a cinq ans, son métier lui donne les connaissances nécessaires à la tâche macabre du découpage, il a eu des agissements troubles lors de la Libération, et surtout, c’est sa propre fille, Marie, qui le dénonce et le désigne comme possible dépeceur. Car les torrents de Fontmile ne charrient pas seulement des corps découpés mais également beaucoup de haines et de rancoeurs...

    Le récit alterne alors entre différentes époques  –celle de la découverte des corps et la fin de la guerre–  et plusieurs narrateurs : François, qui aimerait croire son père innocent mais est troublé par les affirmations de sa demi-sœur Marie, Camus, le vieil ami de la famille, celui qui a partagé les heures troubles de Pierre dans le passé, et enfin Pierre lui-même, qui s’adresse enfin à ses enfants François et Valentine. 

    Ces différentes perspectives rendent la lecture fluide et intéressante, dans la mesure où les faits sont présentés sous plusieurs angles et où chaque narrateur apporte sa vision et sa part d’informations. L’intrigue policière en elle-même est bien ficelée et s’enrichit d’une réflexion sur les relations familiales d’une part et sur les exactions d’après-guerre d’autre part, lorsque certains s’autoproclament justiciers et commettent des actes de représailles qui n’ont rien à envier à la barbarie de l’occupant…

    Un bon roman policier en partie inspiré par des faits réels, bien écrit et bien documenté, et que je vous recommande. 

     


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  • Einstein, le sexe et moi«C’est ce que j’aurais voulu dire à Julien Lepers : «<…> Je suis enfermé derrière un mur de politesse.  Attaché et bâillonné. Dans un monde sombre et silencieux, où seule pousse la colère. » *****

    Olivier Liron a été un candidat brillant de «Questions pour un champion» et c’est cette aventure qu’il nous raconte dans son délicieux roman «Einstein, le sexe et moi». A priori rien de bien exaltant, sauf qu’Olivier est autiste Asperger, docteur en lettres, et que son regard sur le monde n’est pas conventionnel, ce qui fait du récit d’une émission de télévision un petit bijou d’humour, de suspense, de tristesse et de révolte.

    D’humour tout d’abord, car je me suis surprise à m’esclaffer bruyamment à plusieurs reprises à la lecture de comparaisons ou d’images inattendues et/ou incongrues : «Quand j’étais petit, je pensais que Franco était l’équivalent de Hitler, mais avec le Christ et la paëlla en plus», «Julien Lepers <…> un crâne énorme posé sur un tronc courtaud et robuste. Comme un bonhomme de neige ou à la rigueur un brocoli» ou encore, à propos de ses premières tentatives sexuelles:«J’ai entrepris l’ascension de Claire par la face sud.» Il est à espérer que ladite Claire ait le sens de l'humour smile

    De suspense ensuite : on se prend au jeu, on essaie de répondre aux questions  –on a l’impression d’entendre la voix de Julien Lepers entre les lignes–, on en vient à souhaiter la défaite des autres candidats tant on s’attache à Olivier  –qui dresse par ailleurs un portrait savoureux de ses adversaires.

    De tristesse et de colère enfin : entre les étapes du jeu, Olivier se confie au lecteur de manière plus personnelle, il parle de sa «différence» et lève le voile sur les horreurs de l’enfance lorsque l’on n’entre pas dans le moule : «La joie, le vert paradis, la douceur de l’enfance, ça, désolé, on repassera, je n’ai pas connu. Cela restera à jamais pour moi incompréhensible, cette violence. <…> J’ai dans mes tripes la mémoire de la différence qu’on m’a apprise, qu’on a tatouée dans ma chair. » La solitude, le chagrin, la révolte sous-tendent le récit de la compétition, dont l'issue prend dès lors valeur de symbole.

    L’auteur est en outre féru de littérature, ce qui nous vaut de jolies références («je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant») et un bel hommage à la poésie qui sauve parfois les âmes tristes.

    Un petit OVNI du paysage littéraire et, vous l’aurez compris, une très jolie découverte en ce qui me concerne.


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  • «Les enfants contemplent le monde, ils se laissent imprégner par lui, ils ne le pensent pas, ils l’écoutent, ils le perçoivent.» ****

    C’est la démarche à laquelle nous invite Thierry Janssen dans son dernier livre, «Ecouter le silence à l’intérieur» : à l’instar des enfants, apprendre à (re)contempler les choses et les êtres sans le filtre du mental, ce bavardage incessant qui nous coupe de la vraie vie et se nourrit de nos angoisses et de nos conceptions souvent erronées. Ouvrir son cœur et laisser la place au silence intérieur, à la conscience pure, tels sont les mantras qui émaillent ce guide.

    Les concepts ne seront pas neufs pour ceux qui ont déjà lu Eckhart Tolle ou des ouvrages de méditation. «Ecouter le silence à l’intérieur» a cependant le mérite d’être tout à fait abordable pour un novice à la recherche d’un peu de quiétude dans le tumulte du monde : il s’agit en effet avant tout d’un témoignage de vie, l’évolution d’un homme en quête de sens en qui chacun peut se reconnaître à un moment ou l’autre de son parcours. Thierry Janssen se livre en toute simplicité, dévoilant même les côtés plus sombres de son expérience : ses difficultés d’enfant, les remises en question, la dépression parfois.

    L’ouvrage est divisé en 22 chapitres  («Apaiser l’ego», «Traverser la nuit noire de l’âme»…) se terminant chaque fois par un rappel des concepts et phrases- clés ainsi que par une «proposition», un exercice pour avancer dans la recherche de ce silence intérieur.  A cette recherche spirituelle vient se greffer un intérêt didactique puisque l’auteur nous rappelle l’étymologie de certains mots (crise, ascèse…) et partage son intérêt pour les autres cultures, notamment l’Egypte antique, qui «écoutait le monde au lieu de le penser». Il établit également des distinctions intéressantes : entre spiritualité, mysticisme et religion, entre le silence et la méditation de pleine conscience, entre sa démarche et le développement personnel (centré quant à lui sur l’ego).

    Il est difficile d’évaluer l’efficacité de ces enseignements après simple lecture, d’une part parce que le ressenti est personnel et d’autre part parce que c’est le genre de livre qui se «mûrit» et que l’on garde sur sa table de chevet pour s’y replonger de temps à autre. Ses plus grandes qualités sont certainement sa clarté (recours à des métaphores pour illustrer des concepts un peu abscons) et sa simplicité dans son invitation à davantage de profondeur dans un monde effréné et superficiel.

     

    Je remercie les éditions "L'iconoclaste" qui m'ont fait parvenir cet ouvrage en échange d'une critique honnête.

     

    Vous aimerez peut-être:

    Christophe André, Méditer, jour après jour

    Christophe André, De l'art du bonheur

     


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  • “And you’ve heard the old proverb about ambition, haven’t you?” He shook his head. “That it’s like setting a ladder to the sky. A pointless waste of energy.” *****

    De l’ambition, le jeune Maurice Swift en a : il veut devenir un grand écrivain et remporter des prix littéraires. Il écrit d’ailleurs très bien mais est confronté à un problème sérieux  –plutôt gênant dans son cas : il n’a pas d’imagination. En effet, Maurice ne parvient à pas à créer une histoire mais il excelle par contre à raconter celles des autres et ne tarde pas à s’en rendre compte, d’autant plus que même s’il n’éprouve pas d’attirance sexuelle particulière, son physique avantageux facilite la prise de contact…

    L’occasion rêvée de gravir les échelons se présente en la personne de l’écrivain Erich Ackermann, rencontré à Berlin alors que Maurice travaille comme serveur. Le vieil homme s’entiche de Maurice au point d’en faire son assistant et surtout, de se laisser aller à des confidences dans un moment de faiblesse qu’il regrettera amèrement. Erich Ackermann a en effet commis un acte plus que répréhensible dans sa jeunesse et sans aucun remords, Maurice voit dans cette part sombre de son mentor son premier échelon vers le ciel…

    Avec la verve et l’esprit que l’on lui connaît, John Boyne dresse le portrait effarant d’un homme prêt à tout pour satisfaire ses ambitions : dénué de toute empathie et du moindre scrupule, Maurice Swift progresse dans le monde littéraire sans se retourner, peu soucieux de ceux qui ont eu le tort de l’aimer. J’ai craint à un moment que le roman ne devienne qu’un tableau du monde littéraire  –certes égratigné au passage– mais ce serait sans compter le talent narratif de John Boyne qui, contrairement à son (anti-)héros, est un maître de l’intrigue : la deuxième partie du roman était captivante au point que je l’ai lue presque d’une traite, tant était forte l’envie de voir jusqu’où irait ce personnage cynique, aussi exécrable que fascinant… et ce qu’il adviendrait de lui.  Certains chapitres commencent de manière tout à fait inoffensive, les signes avant-coureurs étant progressivement distillés pour créer un sentiment d’appréhension, et se terminent de manière effroyable.

    «A Ladder to the Sky» est non seulement le récit d’une ambition dévorante mais également un portrait sans concession du monde littéraire et une réflexion sur le processus créatif de l’écrivain. Une nouvelle réussite après «Le secret de Tristan Sadler» et «Les fureurs invisibles du cœur» et un auteur qui est l’une de mes découvertes coups de cœur de cette année.

     

    Du même auteur:

    Le secret de Tristan Sadler

    Les fureurs invisibles du coeur

     

       

     


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