• Le temps d'un soupir"Le printemps fait mal. Je voudrais lui demander grâce. < …> La douceur de l'air me fait rêver, à ce qui fut et à ce qui serait si tu étais là. Je sais que cette rêverie n'est qu'une inaptitude à vivre le présent. Je me laisse entraîner par ce courant sans regarder trop loin ou trop profondément. J'attends le moment où je retrouverai la force. Il viendra. Je sais que la vie me passionne encore. Je veux me sauver, non me délivrer de toi. " *****

    Les livres qui ont le pouvoir de bouleverser un même lecteur à trente ans d’intervalle ne sont sans doute pas légion et je n’étais pas sûre de ce qui m’attendait en reprenant «Le temps d’un soupir», lu pour la première fois à l’âge de dix-sept ans dans le cadre du cours de français. Il ne m’a fallu que quelques lignes pour comprendre que l’impact de ce magnifique message d’amour conservait toute sa puissance à travers les décennies… et que je devais garder un paquet de Kleenex à portée de main.

    «Notre vie entière, qu’était-elle dans le cours du monde ? A peine le temps d’un soupir.» Le comédien Gérard Philipe n’a que trente-sept ans lorsqu’il est emporté par un cancer, laissant sa veuve, Anne, seule avec le souvenir du bonheur et le vide absolu de l’absence. Au fil de ces pages empreintes d’amour et de douleur, Anne Philipe tisse une œuvre aussi courte qu’intense, décrivant toutes les nuances du chagrin avec beaucoup de finesse : le courage de cacher à l’être aimé qu’il va mourir, dans un ultime geste d’amour, l’accompagnement des derniers jours, la solitude brutale quand la mort surgit quelques semaines seulement après le verdict, la nécessité de continuer à vivre.

    «Le temps d’un soupir» est un récit bouleversant dans lequel chacun ne peut manquer de se reconnaître pour peu qu’il ait été confronté à un deuil douloureux. Anne Philipe écrit merveilleusement bien, les images et phrases utilisées traduisant les sentiments avec beaucoup de justesse et de subtilité : «Je vivais mon exécution, mais celui qui allait mourir dormait à quelques mètres» ou encore «L’ouragan est là, il sommeillait, prêt à m’assaillir au premier ciel tendre, aux premières pousses vertes qui dessinent un halo fragile autour des arbres».

    Si le récit est empreint de poésie, l’auteure porte cependant sur la mort un regard sans concession, refusant de l’enjoliver ou de se voiler la face puisqu’elle ne croit pas à l’au-delà : «J’ai cru longtemps à la paix des cimetières <…> Mais ce jour-là, en face de toi, le ciel bleu, les cyprès presque noirs, la brise délicate n’étaient qu’un décor. Mon regard allait aux choses cachées, à la vie souterraine, inhumaine où chacun pourrissait seul, toi comme les autres, à un mètre de moi.»

    Un roman à lire absolument, à méditer aussi, qui rappelle par la gravité du sujet évoqué que le bonheur est d’autant plus fragile lorsqu’il semble aller de soi.

     

     

     


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    La vraie vie

    Prix du roman FNAC 2018.

    Prix Première Plume 2018.

    «On dit que le silence qui suit du Mozart, c’est encore du Mozart. On ne dit rien sur le silence qui suit un coup de feu.» *****

    Que dire alors de celui qui suit la lecture de ce livre ? Qu’il est encore empreint d’animalité et de violence, sans aucun doute, avec cependant des résonances plus tendres et l’image de l’espérance nichée au fond de la boîte de Pandore.

    «La vraie vie» nous emmène au sein d’une famille dysfonctionnelle  –bel exemple d’euphémisme. Chez ces gens-là, il y a tout d’abord le père, un chasseur assoiffé de sang qui a consacré une pièce de sa maison à ses trophées et qui aime varier les plaisirs puisque sa femme est un gibier de premier choix lorsqu’il s’agit d’assouvir ses instincts. La mère, ensuite, petite « amibe » éteinte, courbée sous le joug dudit mari et qui se console en donnant à ses chèvres un peu de la tendresse dont elle est privée. Gilles, le petit garçon, dont l’âme semble basculer dans l’ombre après un accident terrible dont il est témoin. Et surtout la narratrice, la grande sœur, celle qui aime Gilles «d’une tendresse de mère» et qui voudrait inventer une machine à remonter le temps pour quitter cette «branche ratée» de sa vie…

    «La vraie vie» est un récit âpre, qui parle de déchirement («mon adolescence lacérée»), des enfances malmenées («Ce bébé n’était pas encore né et il avait déjà généré chez sa mère des quantités d’amour plus importantes que ce que j’avais pu produire chez mes deux parents réunis en douze ans d’existence»), et de leur mélancolie indicible («De longues journées et de longues nuits mouillées, avec ce bruit de fond incessant, ce crépitement si triste qu’on aurait pu croire que la nature elle-même commençait à envisager le suicide.»). Il n’est cependant pas dépourvu de notes d'espoir, incarnées par une héroïne vive, attachante, courageuse, qui éveille chez le lecteur un mélange de tendresse, de rage et d’émerveillement quand la vie la met à terre et qu’elle tente de se relever.

    Une jeune auteure belge et un premier roman brut, très bien écrit, que l’on n’oublie assurément pas de sitôt et que je vous recommande.

     


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  • Les fureurs invisibles du coeurLes fureurs invisibles du coeur« Long before we discovered that he had fathered two children by two different women, one in Drimoleague and one in Clonakilty, Father James Monroe stood on the altar of the Church of Our Lady, Star of the Sea, in the parish of Goleen, West Cork, and denounced my mother as a whore. » *****

     

    C’est ainsi que commence le formidable roman de John Boyne, « The Heart’s Invisible Furies » (« Les furies invisibles du cœur ») et le récit de son héros, Cyril Avery. Un jeune garçon marqué au fer rouge dès son plus jeune âge par ce qu’il est   –un enfant illégitime dont la toute jeune mère est expulsée de sa petite communauté rurale à cause de sa grossesse et de monsieur le curé– mais surtout par ce qu’il découvre de lui-même –son attirance pour les garçons, incarnée par son ami d’enfance Julian Woodbead.

    Car il ne fait pas bon être un homosexuel dans l’Irlande de l’après-guerre. Cyril naît en 1945 et nous le retrouvons à différentes étapes de sa vie, jusqu’en 2015 : un parcours douloureux, parfois violent, toujours émouvant, avec en guise de motif récurrent la quête profonde d’acceptation de soi. L’Irlande que John Boyne nous fait découvrir n’est pas celle des falaises somptueuses ni des grands espaces qui font rêver : sur ces terres qui devraient parler de liberté, nous découvrons une population qui, par un cruel contraste, se trouve sous la coupe d’une Eglise terrifiante par son intolérance et ses jugements sans appel.

    L’Irlande n’est hélas pas la seule concernée par cette homophobie assumée et même revendiquée : que ce soit à Amsterdam ou à New York, les décennies suivantes ne seront guère plus douces et l’épidémie de SIDA sera prétexte à d’autres ostracismes.

    Oserai-je dire sans passer pour une sociopathe que j’ai ri en lisant ce roman ? Eh bien oui, sans hésitation… Car si j’ai eu les larmes aux yeux et la rage au cœur plus d’une fois, je me suis aussi régalée à la lecture de nombreux dialogues et situations cocasses. Si John Boyne lève le voile sur des réalités effroyables, il nous présente aussi une galerie de personnages savoureux: l’horrible Mary-Margaret Muffet, première tentative de Cyril de se réconcilier avec la gent féminine, les parents adoptifs Charles et Maude Avery, dont on ne sait pas très bien pourquoi ils ont voulu un enfant, ou encore Julian Woodbead, l’objet des fantasmes de Cyril mais qui malheureusement, comme dans la chanson d’Aznavour, passe le plus clair de son temps au lit des femmes…

    Le style de John Boyne est en outre à la fois fluide et brillant, avec çà et là, comme sorties de nulle part, des phrases ou des images qui frappent par leur justesse ou leur beauté. Quelques exemples parmi des dizaines :

    « I remember a friend of mine once telling me that we hate what we fear in ourselves » 

    “A line came into my mind, something that Hannah Arendt once said about the poet Auden: that life had manifested the heart's invisible furies on his face.”

    “I wished that I could simply spread my arms and take flight, soar above them and look down on the lake before ascending into the clouds like Icarus, happy to be scorched by the sun and disintegrate into nothingness.”

    Un livre qui à la fois tragique et émouvant, chaleureux et glaçant, que je vous recommande vivement et qui figurera sans nul doute parmi mes meilleures lectures de 2018.


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  • Au lieu-dit Noir-Etang«La haute falaise s’effritait lentement et insidieusement comme notre corps s’effrite face au temps, nos rêves face à la réalité et la vie à laquelle on aspire face à celle qu’on mène.» *****

    Une vingtaine d’années après sa première lecture, j’ai eu le bonheur de redécouvrir tout le talent de Thomas H. Cook grâce à ce roman, « The Chatham School Affair », lauréat du prix Edgar Allan Poe 1997.

    L’histoire se déroule en 1926 dans la petite ville de Chatham en Nouvelle-Angleterre et est narrée bien des années plus tard par Henry Griswald, fils du directeur de l’école locale à l’époque. Une petite ville tranquille où les rêves restent sagement à l’étroit mais qui sera bouleversée par l’arrivée d’une jeune enseignante, Elizabeth Channing. Henry est fasciné par son professeur et suit avec toute l’émotion irrationnelle de l'adolescence la naissance de sa relation avec l’un de ses collègues, Leland Reed, marié et père de famille, les considérant comme des Catherine et Heathcliff des temps modernes prisonniers d’insupportables carcans. Le contexte de l’époque est peu favorable à l’éclosion des passions, encore moins lorsqu’elles sont illégitimes, et c’est au lieu-dit Noir-Etang que les destins tragiques des personnages prendront tout leur sens…

    Si vous aimez les romans policiers d’action, passez votre chemin, vous serez déçus. Car c’est lentement, à la manière d’un orfèvre, que Thomas H. Cook crée le suspense et développe son intrigue, celle-ci atteignant son point culminant dans les derniers chapitres. Son écriture est particulièrement soignée, décrivant à merveille les sentiments et les atmosphères, avec comme thème récurrent les idéaux inaccessibles : « Je finis par penser que nous n’avions pas été créés à l’image de Dieu, mais à celle de Tantale, ce que nous désirons le plus dansant perpétuellement devant nos yeux et demeurant éternellement hors de notre portée. ».

    Une dernière phrase pour vous convaincre que, si je ne vous conseille pas de lire Thomas H. Cook lorsque vous êtes d’humeur un peu dépressive, sa mélancolie se teinte également d’une grande beauté littéraire qu’il serait dommage de manquer : « Un bref instant elle parut prendre sur elle le poids le plus lourd, tout un monde de corps brisés, de cœurs broyés, scrutant le firmament dans l’espoir d’y déceler une raison qui expliquerait leur ruine, au-delà des étoiles et des galaxies, dans l’infini, jusqu’au tout dernier éclat de la lumière <…> »

     


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  • Beaux rivages« Je ne crois pas que l’on puisse mourir d’amour, mais sa perte nous éteint et nous devenons sans lui des pierres sèches, grises. »  ****

    «Beaux rivages» relate une histoire d’une grande banalité : celle d’une rupture amoureuse et surtout de « l’après ». Alors que la narratrice, A., vivait une histoire d’amour intense avec Adrian depuis huit ans, il lui fait part de sa rencontre avec une autre femme et de son choix de mettre un terme à leur relation. A. n’a rien vu venir et ce sont des pans entiers de son univers qui s’écroulent, ne laissant d’elle qu’un cœur pulvérisé.  Commence alors le récit des mois qui suivent : la longue lutte pour ne pas perdre pied, l’addiction masochiste au blog de sa rivale, l’espoir que tout n’est pas fini, les fragments d’une forme de renaissance.

    Un récit banal dans lequel il ne se passe pas grand-chose, il faut bien le reconnaître, et qui pourtant parvient emmener son lecteur, l’espace de quelques heures, dans une tranche de vie qui fait écho à nos propres vécus. Le terme «lectrice» serait plus adéquat car il s’agit avant tout d’un roman de femme, d’un cri de femme devrais-je dire : Nina Bouraoui y dissèque la souffrance intense d’une amoureuse abandonnée, avec une précision clinique et une sensibilité à fleur de peau. Le chagrin d’amour est prétexte à une réflexion plus large sur le bonheur, la passion amoureuse, les abandons antérieurs ravivés par celui de l’être aimé, et aussi sur les sentiments et leur force à double tranchant (« Je lui fais promettre de ne jamais craindre les sentiments, ces rivages que l’on accoste sans en mesurer le danger ni la beauté. »).

    Mention particulière pour l'épigraphe, ces quelques vers magnifiques de Yeats:

    "Même si le grand chant ne doit plus reprendre

    Ce sera pure joie, ce qui nous reste:

    Le fracas des galets sur le rivage,

    Dans le reflux de la vague."

    Un roman doux-amer, servi par une belle écriture et dans lequel bon nombre d’entre nous se reconnaîtront à un moment ou l’autre de leur vie : «si les êtres échouent à se relier par la douceur, ils partagent un territoire commun: celui de la défaite amoureuse. Les larmes rassemblent davantage que les baisers.»

     

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